17 novembre 2006
À Pierre Desproges
Au risque de passer pour un BoBo à la Renaud (et alors ?), je vous offre une de mes leçons commerciales préférées. Non, je vous rassure ce n'est que l'introduction, le reste est affaire de communication basée sur l'écoute, l'observation, l'adaptation, la conviction, sans jamais de manipulation, mais ce n'est pas le propos de ce blog.
Le texte ci-après, écrit (dit) par Pierre Desproges, est extrait de sa Chronique du 12 juin 1986 diffusée sur France Inter.
Ce matin encore, j'ai été frappé par cette incompréhension réciproque entre les humains et moi. J'étais allé avec ma femme acheter quelques bouteilles de vins au cœur du vieux Bercy, chez un petit négociant qui vous fait goûter ses crus avec un quignon de pain et une rondelle de saucisson. D'ailleurs, je ne comprends pas qu'on achète du vin sans l'avoir goûté au préalable. Il ne viendrait à personne l'idée d'acheter un pantalon sans l'essayer avant. Alors, Dieu me tire-bouchonne, ne refusez pas à votre bouche ce que vous accordez à vos fesses.
Le marchand habituel était absent. Je ne connaissais pas son remplaçant. J'ai deviné d'emblée que nous ne nous comprendrions pas : il portait un béret et je ne comprends pas qu'on porte un béret.
− Bonjour messieurs-dames ! Nous a-t-il lancé.
Je ne comprends pas qu'on dise « bonjour messieurs-dames ». Je lui ai demandé, le plus poliment, le plus délicatement possible, de retirer ces paroles et d'ôter son béret, mais c'est alors que j'ai compris, une fois de plus, que l'incompréhension jouait dans les deux sens. Je l'ai deviné au ton légèrement agacé qu'il a pris pour me dire : « Et pour monsieur, qu'est-ce que ce sera ? »
Pourquoi n'avait-il pas dit : « Qu'est-ce que c'est ? »
Pourquoi employait-il le futur ?
Pourquoi nous projeter ainsi dans l'avenir, en pleine science-fiction ?
Je suis d'une autre planète vous dis-je.
− Je voudrais du vin, finis-je par avouer.
− Du vin pour tous les jours ?
Pourquoi avait-il dit « du vin pour tous les jours ? ».
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Voulait-il exprimer qu'il avait également en stock des vins pour un jour sur deux ? Des vins pour toutes les nuits ? N'avais-je pas décelé un soupçon d'animosité dans le ton de cet homme ? Si je lui avouais que je buvais du vin tous les jours, n'allait-il pas appeler la police ? J'essayais de rester calme, pour ne pas affoler Syphillos qui s'agrippait à mon bras. (Ma femme s'appelle Syphillos. Je le souligne à l'intention du tourneur-fraiseur qui tourne autour. Pourquoi les fraiseurs tournent-ils ? Pourquoi les tourneurs fraisent-ils ? Pourquoi ?)
− Oui, monsieur, je voudrais du vin pour tous les jours.
J'en profitai pour lui expliquer avec ménagement, que j'avais pris l'habitude de consommer du vin même le mardi.
− Tenez, c'est comme cette dame, pour vous donner un exemple : c'est ma femme pour tous les jours, n'est-ce pas ?
Alors, lui :
− Ah mais, y fait ce qu'y veut. Tiens, pour tous les jours y n'avons une petite côte de Duras qu'a de la cuisse. Y sera pas déçu. Et pour dimanche y veut rien ?
Commentaires
très bon...
Excellent...
Je me suis permis de vous copier sur mon blog... en mettant un lien vers chez vous évidemment.
Excellent !
Je penseutiliser ce texte pour un spectacle autour du vin, clin d'oeil à Desproges...
...on va se le mettre en bouche (le texte), pour tous les jours si possible !
Un texte de tous les jours
Même le mardi.
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